Yannis Markantonakis

Présentation de l'artiste

La complexe simplicité de Yannis Markantonakis

Par Max Torregrossa

Si j’affirme que les peintures de Yannis Markantonakis relèvent de la métaphysique ou du religieux, l’intéressé va m’en vouloir. Il refuse en effet tout ce qui pourrait cataloguer, classer, théoriser ou identifier son travail. Le mettre dans des compartiments comme il le dit.

Cela fait près de quinze ans que je fréquente son œuvre et son personnage. Je me flatte d’être l’un de ses amis et je pense par conséquent avoir toute la légitimité de ne pas être d’accord avec lui. Je crois ainsi fermement que ses peintures sont de nature invocatoire, porteuses d’une véritable spiritualité qui transparaît évidemment aux yeux du spectateur.

La représentation

Dans le monde artistique actuel où les techniques peuvent être d’une grande complexité, l’économie de moyens peut être vue précisément comme une façon de s’opposer à une surabondance des procédés. D’un autre côté, cette économie de moyens met en valeur le modus operandi de l’œuvre et le processus de production, devenu visible, donne l’impression que l’on assiste à l’art en « train de s’effectuer ».

Pour autan, la rusticité des moyens et de la technique utilisée par Yannis, les variations sur de mêmes thèmes ou la transformation de ses peintures en objets ne sont pas des effets. Il ne cherche pas à se démarquer de l’abondance de moyens dont disposent aujourd’hui les artistes et il ne s’agit pas non plus de mettre en avant le geste en action (l’art en train de se faire) qui exemplifierait sa façon de voir le monde. Ses peintures ne revendiquent rien qui ne leur appartient pas, elles ne dénoncent rien, Yannis ne se reconnaît pas dans le mouvement de l’Arte Povera.

Ses bateaux en série ou ses rues vides et muettes sont des figurations suprasensibles qui agissent sur le même principe que l’icône : les images n’illustrent rien de visible. Elles transfigurent un certain désir qui joue la métamorphose. Autrement dit, le sujet dans sa représentation formelle est pratiquement accessoire. Yannis le dit à sa manière en affirmant qu’il peint la même chose pour se débarrasser du sujet et pour ne pas perdre l’énergie à savoir quoi peindre.

On constate ainsi qu’il y a dans sa pratique une nécessité qui s’impose à la représentation.

Un worldmaker

Il serait facile et même agréable pour parler de la peinture de Yannis, d’évoquer pêle-mêle la Crète, la mer, l’insularité, la religion, les bateaux, le bois, les voyages, les naufrages ou l’Histoire, mais ce serait insuffisant. On pourrait, expliquer de façon anecdotique, ou même poétique, pourquoi Yannis réalise ses peintures avec un assemblage de bois de provenances diverses, pourquoi sa peinture est brutale et exempte de virtuosité (comme lui-même le mentionne) ou encore pourquoi il ne change pas de sujets. Tout serait peut-être un peu vrai, mais ça n’expliquerait pas l’étrange sentiment d’évocation que l’on éprouve lorsqu’on est proche de l’objet.

Je pense pour ma part que cela vient du fait que Yannis ne cherche pas tant à être un « créateur » qu’un « fabricateur », un worldmaker selon la définition de Nelson Goodman.

Le créateur imagine et crée son œuvre comme un monde ex nihilo. Il en conçoit tous les éléments, les ordonne et établit enfin une cosmogonie et une eschatologie. Puisqu’il se tient au-dessus de sa création, il n’en fait pas partie. S’il était un dieu, il en serait la fin.

Yannis, comme fabricateur, utilise des éléments qui appartiennent à un monde existant et qui doivent par nature s’altérer après avoir été consommés. Il les assemble, mais ne fait pas disparaître leurs qualités premières. Le morceau de bois sera toujours perçu comme un morceau de bois. L’agrafe sera visible, la coulure ou la tache resteront ce qu’elles sont sans être investies d’une intention (ou d’une absence d’intention) spécifique. Il est important de comprendre qu’il cherche ni à les dissimuler ni à les montrer particulièrement. Ces éléments participent à un assemblage qui, au bout du compte, constitue une œuvre d’art, une mise en œuvre de la vérité si j’en crois Heidegger.

Les peintures de Yannis ne montrent pas, elles installent, elles établissent une proposition visuelle comme un acte de « consécration ».

Consacrer un temple ou un autel par exemple, c’est rendre présent ce qui échappe à la réalité ou qui n’est pas apparent. Les bateaux ou les rues de Yannis ne sont pas uniquement des images de bateaux ou de rues. Ce sont des éléments intimes de l’artiste qui servent de support métaphorique à autre chose…

Le monde n’est jamais quelque chose qui se tient devant nous. C’est quelque chose que nous explorons. Les créateurs nous proposent de visiter le leur. Celui de Yannis c’est le nôtre. Nous en avons l’intime certitude et c’est pourquoi nous ressentons une très grande proximité et une véritable intimité avec ses peintures. C’est bien plus que de l’empathie. Ce monde, c’est le lieu où nous habitons, cette patrie non-mortelle d’êtres mortels*.

Mai 2010

*Hannah Arendt, La condition de l’homme moderne, 1958, 1961 (trad.fr)